Extrait de « Paroles de Poilus Lettres et carnets du front 1914-1918 »  Editions Librio (1998)

 

 

« Nous "avions fait" les Eparges, Verdun, la prise de Noyon,

le siège de Saint-Quentin, la Somme avec les Anglais, c’est-à-

dire sans les Anglais, et la boucherie en plein soleil des attaques

Nivelle au Chemin des Dames. [.../...] J'ai vingt-deux ans et j'ai

peur. » Incorporé dans le 140 RIA, puis au 8e génie, le soldat

Giono n'a jamais quitté le champs de bataille entre 1915 et 1918.

A Verdun, sa compagnie sera décimée devant « les batteries de

l'hôpital».

Il y aura vu mourir tous ses amis. Il y aura eu les paupières

brûlées par le gaz en mai 1918. Il est fascinant de comparer les

écrits de Giono publiés des années après la guerre, et qui cherchent

à retranscrire l'horreur de ce qu'il avait vécu, aux lettres d’allure

anodine qu'il envoyait à ses parents, et qui ne reflétaient surtout

pas la réalité quotidienne, pour ne jamais les effrayer.

La faiblesse du guerrier

Soyez bon soldat, c'est vraiment gagné à coup sûr. Il n’y a

pas de plus beau brevet ; mauvaise tête mais bon soldat ;

magnifique ! Salaud mais bon soldat : admirable ! II y a

aussi le simple soldat : ni bon ni mauvais, enrôlé là-dedans

parce qu'il n'est pas contre. Il y subira sans histoire le sort

des guerriers jusqu'au jour où, comme le héros de Faulkner,

il découvrira que « n'importe qui peut choir par mégarde,

aveuglément, dans l'héroïsme comme on dégringole dans

un regard d'égout grand ouvert, au milieu du trottoir ». Il

y a dans cet état de guerrier un autre moment encore qu’on

pourrait appeler le moment individuel. A cet endroit-là, il

est obligé d'être seul. Il a reculé tant qu'il a pu cette

confrontation avec la solitude. Il a été en troupe, en com-

pagnie, en armée, mais maintenant il y est, il est seul.

Comme un pacifiste. C'est le moment où dans les récits de

batailles le guerrier prononce d'ordinaire les paroles histo-

riques, ou bien où il appelle tendrement sa mère, et c’est

bien triste pendant tout un alinéa.

C'est le moment où il vient d'être étripé avec une baïonnette

pleine de graisse d'armes, où il voit sortir du trou de son

ventre l'accouchement mortel de ses tripes fumantes qui

veulent essayer de vivre hors de lui comme un Dieu séparé ;

c'est le moment où l'éclat d'obus lui a fracassé la cuisse et

que, du milieu de la boue de son corps, il voit jaillir la

source lumineuse de son artère fémorale et qu il sent son

esprit glisser dans les mains gluantes de cette fontaine.

Brusquement, au milieu de la bataille, voilà son drame par-

ticulier. Ne pas vouloir l'affronter tout seul tout de suite,

c'est le trouver brusquement un jour comme lui.

Alors, qu'il la crie ou qu'il la voit en fulgurantes images,

dans sa tête qui se vide comme un bassin, à ce moment-là

il connaît la vérité. Mais cela n'a plus d'importance pour

le jeu ; cet homme ne peut plus faire marche arrière. Il est

déjà sur les bords d'où l'on ne revient pas ; le jeu s’est joué.

Tout le jeu de la guerre se joue sur la faiblesse du guerrier.

Jean GIONO, Recherche De la pureté

 

Aux armées le 30 mars 1917

Mes deux vieux chéris

J’ai reçu de vos nouvelles hier au soir sur le cours de La

Dépêche. Je suis heureux que votre rhume ait^presque dis-

paru. Ici le temps est épouvantable. Cela ne m empêche pas

de me porter merveilleusement. Nous avons un peu plus a

bouffer et nous desserrons un peu la ceinture. J’espère aller

vous voir dans le courant avril. Les lettres m’arrivent très

bien maintenant. J'espère bien que vous ne vous faites pas

de mauvais sang à mon sujet maintenant que vous savez

où je suis. Je suis bien abrité, au chaud et peinard. Espé-

rons que pendant Avril, le temps se mettra au beau et que

les amandiers seront fleuris pour embaumer ma permission.

Grosses caresses de votre fiston qui vous aime par-dessus

tout.

Jean

Jean GIONO

Radio télégraphiste

140e régiment d'infanterie

 

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