Lettre de Louis PERRACHON, Sergent au 140, 3ème Cie, Secteur Postal 114

 

Des tranchées, le 23 janvier 1915        (N.D.L.R. : secteur de Lihons-en-Santerre)

 

Mes chers Parents,

Je profite d’un moment de tranquillité pour venir vous donner de mes nouvelles. Je vais très bien et ne me fais pas de bile. Je vous demande seulement de ne pas vous faire de mauvais sang à mon sujet, il n’y a pas de quoi.

Depuis mon départ de ……. où je vous ai écrit ma dernière carte, nous avons dû faire une marche sous la pluie assez longue pour arriver à ……. où nous sommes maintenant. Hier j’ai eu j’honneur d’envoyer quelques coups de fusil aux boches qui ne sont qu’à 150 mètres de nous. On les voit parfaitement creuser leurs tranchées, et,  comme nous du reste, sortir l’eau qu’il y a à l’intérieur. Dire que je les ai attrapés, c’est une autre chose, on tape dans le tas.

Le seul inconvénient que je trouve à notre nouvelle demeure serait d’être un peu trop humide, car par suite des pluies continuelle qu’il y a dans ces régions, il arrive d’avoir de l’eau et de la boue jusqu’au dessus des genoux. Je voudrais que Maman voit la capote neuve que j’avais à mon départ. Je l’ai déjà raclée deux fois avec mon couteau.

Nous sommes ici dans de profondes tranchées complètement à l’abri des balles qui sifflent sans discontinuer. Mais nous sommes enfoncés dans la terre et ne risquons rien jusqu’à ce que les boches veuillent tenter une nouvelle attaque.

En avant de notre tranchée, à 100 mètres environ, il y a encore des cadavres Boches d’une précédente attaque. Il y en a une cinquantaine alignés, tous ont été fauchés par nos mitrailleuses.

Nous passons la nuit dans ce que nous appelons des « cagnas », qui ne sont autres que des cavernes creusées assez profond sous la terre, où l’on est a l’abri des balles et des éclats d’obus.

Hier soir, ils nous ont envoyé, comme d’habitude, paraît-il – aussi maintenant personne n’y fait plus attention – une sizaine de schrapnells. Sur 6 , 2 n’ont pas éclaté. Cette nuit, enfin, ils ont fait un raffut « kolossal ». Ils tiraient le canon, des coups de fusil, des bombes, tout le fourbi quoi, même des fusées éclairantes. On les entendait chanter de notre cagna.
De temps à autre on les entend qui nous crient : « allons le 140, en afant à la païonnette !!! ». Il y a de quoi rigoler.

Je vais terminer ma lettre en vous recommandant encore de ne pas vous tracasser inutilement à mon sujet, et, étant en première ligne actuellement, nous allons passer demain dimanche en 2ème ligne et ensuite 4 jours au repos.